par Suzanne Beaulieu-Gingras
En poste à Oslo depuis deux ans, mon mari et moi sommes emballés par ce pays, une véritable découverte. Aussi, dans cet article, j'aimerais vous faire partager certains aspects de notre expérience nordique.
Vivre à Oslo, c'est vivre une forme de vie nordique. Nous sommes en effet au 60e parallèle, soit à la même latitude que Whitehorse au Yukon. Le climat ici est cependant plus clément à cause du Golfe Stream qui longe la côte ouest de la Norvège et tempère l'environnement de presque tout le pays. Pour compenser les heures de clarté limitées en hiver, soit environ 5 heures par jour, nous bénéficions de longues heures de clarté en été, alors qu'il fait jour jusqu'à 23 heures à Oslo et que le nord du pays est baigné de lumière jour et nuit, grâce au soleil de minuit. Il est vraiment étrange de voir le soleil au milieu de la nuit et de pouvoir prendre des photos à l'extérieur, comme je l'ai fait l'été dernier. C'est une expérience amusante et un peu déroutante.
À Oslo, la nature environnante, où abondent les érables et les conifères, nous porte à croire que nous sommes encore au Canada. Plusieurs choses cependant nous rappellent vite qu'il n'en n'est rien, la langue écrite par exemple. Les noms de rues (difficiles à lire et impossibles à prononcer pour un nouvel arrivant), les panneaux de circulation, les affiches publicitaires, les revues et journaux dans les kiosques. Cela est frustrant et quelquefois embêtant. Ainsi, lors de ma première expérience au volant, je me suis retrouvée dans la voie réservée au "trick" (genre de tramway), faute d'avoir compris le panneau de signalisation.
Les Norvégiens, dont la langue étrangère de prédilection est l'anglais, doivent d'abord maîtriser les deux langues norvégiennes officielles, c-à-d. deux versions relativement semblables de norvégien, le bokmal (parlé par 70% de la population), et le nynorsk, langue plus traditionnelle. Fondre ces deux langues en une seule? Solution aussi raisonnable qu'inacceptable. D'ailleurs, la question linguistique dérape vite sur les émotions, et c'est un sujet de caricatures. Nous nous sentons en terrain familier. Il reste que les oeuvres de Hamsun et d'Ibsen, tous deux prix Nobel de littérature, ont été écrites en bokmal.
C'est la langues que nous avions commencé à étudier avant notre départ et étudiée ici jusqu'à récemment. Les cours de langue et de culture suivis à Ottawa dans le cadre du programme de formation linguistique du Ministère ont grandement facilité notre adaptation. La Norvège est riche de nombreuses traditions qui lui sont propres et toujours en usage. Rien de tel que de les connaître à l'avance. Aussi je souhaite vivement que ces programmes de formation se poursuivent et aussi qu'ils soient reconnus comme partie intégrante de la préparation à une affectation. Ceci suppose que le recrutement des professeurs et la mise en disponibilité des agents soient organisés en conséquence.
Je ne peux qu'imaginer combien notre première année en poste à Paris aurait été plus facile si nous avions eu semblable préparation. Parler français, connaître la littérature et la chanson françaises, ça n'est pas penser et vivre comme les Français. Il y a une barrière culturelle malgré tout. Vivre à Montréal, ou même à Toronto, ça n'est pas comparable à la vie d'une ville de 10 million d'habitants comme Paris. Il est bien différent d'y vivre au quotidien que d'y séjourner quelques jours en touriste. Le choc culturel est moins grand si on y est préparé.
Malgré notre frustration de ne pouvoir vraiment lire les journaux locaux (j'arrive à comprendre des manchettes et des articles traitant de sujets simples), nous ne nous sentons pas isolés. Grâce à une antenne parabolique, nous captons de nombreux postes de télévision, y compris TV5. Nous pouvons donc suivre les bulletins de nouvelles et autres émissions de la télévision française, ainsi que le bulletin du soir de la télévision de Radio-Canada retransmis à 8 heures chaque matin, heure locale. J'écoute régulièrement le poste FM Radio France International qui, à Oslo, partage l'antenne avec un poste local bilingue français-norvégien. J'apprécie surtout l'excellent bulletin de nouvelles internationales présenté à toutes les heures.
Vivre en Norvège, c'est voir le monde avec la lorgnette de l'Europe du Nord, où le voisin le plus important est le gros ours soviétique. On n'est plus la souris qui couche avec un éléphant! Vivre ici, c'est aussi observer de près les signes d'une économie en pleine effervescence, grâce surtout aux revenus du pétrole et du gaz naturel. Le taux de chômage est d'environ 4%, c-à-d inexistant, les boutiques et les magasins sont achalandés comme si c'était Noël, même en septembre ou octobre. À Oslo, ville de 470 000 hab., les commerces de luxe abondent. On achète joyeusement du homard norvégien à 300 couronnes le kilo, soit plus de 60 dollars canadiens.
À l'automne 1996, un des problèmes du gouvernement, et une question suivie de près par une majorité de Norvégiens, touchait le budget national. Devait-on utiliser les 12$ milliards de surplus budgétaire (dû aux revenus du pétrole et du gaz naturel) pour créer un fonds à l'intention des générations futures pour lesquelles ces ressources seront largement épuisées, ou plutôt pour améliorer les services de santé et autres dont la population vieillissante a un besoin croissant? Un vrai problème de riches! La baisse du prix du pétrole des derniers mois affecte sensiblement les revenus de la Norvège. On ne sait encore s'il y aura un surplus cette année. Entre temps un fonds a été créé.
De son côté, mon mari est très heureux des progrès marqués quant à l'interdiction des mines anti-personnel, suite à la Conférence d'Oslo en septembre dernier et grâce au soutien sans faille des Norvégiens. Certains ici ont reconnu publiquement que le Canada aurait dû être un des co-récipiendaires du Prix Nobel de la Paix. Que pouvons-nous demander de mieux comme appui? Au point de vue politique, il est important de savoir que la Norvège n'est pas membre de l'Union Européenne, décision prise par référendum il y a quelques années.
Nous avons déjà visité plusieurs des nombreux musées et galeries d'art d'Oslo, reflets d'une vie culturelle très dynamique. Nous aimons beaucoup amener nos visiteurs au Musée folklorique où, dans un immense parc boisé, on a transporté et reconstruit 153 maisons et autres bâtiments provenant de diverses régions du pays, dont une église en bois du 13e siècle (dite "en bois debout" à cause des piliers de bois qui soutiennent la charpente). Dans un immeuble adjacent, il y a également des expositions permanentes dont une sur la culture lapone (proche de celle des Inuits du Grand Nord canadien). C'est aussi à Oslo qu'on peut voir le célèbre radeau Kon-Tiki, puisque cette expédition était menée par un navigateur norvégien, sans parler des bateaux viking et de ceux d'explorations polaires historiques.
De la maison, nous apercevons les arbres du grand et beau parc Vigeland (célèbre pour les sculptures monumentales de l'artiste du même nom représentant femmes, hommes et enfants à différentes périodes de la vie), et, au loin, le fjord d'Oslo. Comme le reste du pays, la ville est en terrain accidenté, surtout en périphérie, à cause des collines qui l'entourent. Ce sont autant d'endroits propices à la marche ou au ski, deux sports pratiqués avec passion par les Norvégiens grands amateurs de plein air.
J'ai profité de la visite d'une amie canadienne pour faire l'excursion "La Norvège en raccourci" et me rendre à Bergen (la 2e plus grande ville du pays) sur la côte ouest. En plus d'y admirer le magnifique panorama qui s'offre du haut des collines vers le fjord et la mer, une visite au Musée hanséatique permet de mieux comprendre pourquoi cette ville fut jadis la capitale du pays et, dès le 14e siècle, un important centre de commerce, pour la morue notamment. C'est de Bergen que partent les bateaux Express Côtiers qui, à l'année longue, assurent le transport des marchandises et offrent en même temps une merveilleuse croisière dans les fjords de la côte, bien au delà du Cercle Polaire.
Nous avons goûté quelques spécialités norvégiennes qui nous ont beaucoup plu: pâté de renne, filet de renne grillé, filet d'élan (orignal) mariné, gelée de tytebaer (canneberges sauvages locales), viande d'agneau séchée (un peu comme du prosciutto), sans compter du délicieux saumon, frais et fumé.
Personnellement, j'ai été très active au sein de l'Association of International and Professional Business Women qui regroupe une centaine de membres d'une quinzaine de pays. L'expérience de plusieurs d'entre elles, en Norvège depuis longtemps, m'a confirmé qu'il est difficile pour les femmes étrangères de trouver du travail ici, même lorsqu'elles maîtrisent la langue. Les entreprises, y compris celles oeuvrant à l'échelle internationale, préfèrent recruter des Norvégiens qui ont étudié en Norvège. L'Association vise à changer cette situation. Jusqu'à maintenant, j'ai obtenu un contrat de deux mois à l'ambassade pour du travail intéressant côté commercial et espère un nouveau contrat prochainement.
Comme l'Islande est un pays d'accréditation pour l'ambassade d'Oslo, j'y ai accompagné mon mari en décembre 1996. Ce premier contact fut une révélation. En quelques jours nous avons compris la fierté des gens de ce pays d'origine Viking. Ils peuvent s'enorgueillir d'avoir un siège aux Nations Unies, une langue nationale, un bon niveau de vie, une économie stable, une université, un orchestre symphonique, et beaucoup plus encore, avec une population totale d'environ 268 000 personnes. C'est le cas de le dire, "small is beautiful".Quant aux Islandais, ils se sont révélés d'une grande amabilité et, dans certains cas, d'une exquise courtoisie, dérogeant de leur routine pour nous aider à trouver un musée ou un restaurant.
Reyjkavik, la capitale, n'est pas tout à fait une ville comme les autres. La plus nordique de toutes les capitales, elle est soumise aux éléments de l'Atlantique Nord, temporisée elle aussi sous l'effet du Golfe Stream. La plupart des constructions sont en béton. On est frappé notamment par les couleurs vives de la tôle ondulée qui recouvre les plus anciennes maisons. Les arbres, peu nombreux et souvent chétifs, survivent surtout près des immeubles, à l'abri du vent.
L'activité culturelle semble importante à en juger notamment par les nombreuses statues et sculptures d'artistes locaux ornant les espaces publics. Il y a des musées d'art et autres, et de nombreuses boutiques d'art qui offrent des créations surtout de verre, d'argent et de céramique. La créativité se retrouve aussi dans les restaurants, certains de niveau gastronomique. Notre première dégustation de viande de baleine s'est avérée très concluante.
L'Islande est une île volcanique où les phénomènes naturels sont souvent spectaculaires. Ainsi, le célèbre Geysir (dont dérive le mot geyser), dont les eaux chaudes jaillissaient à 50m. et plus de hauteur, et son voisin, le Stokkur, dont le jaillissement est moins haut mais plus fréquent, dit-on. Faut-il se surprendre qu'en islandais, Reykjavik signifie baie des fumées, à cause des vapeurs d'eau chaude s'échappant du sol à partir des sources géothermiques environnantes qui sont maintenant utilisées pour le chauffage de toutes les maisons et autres immeubles de la ville.
Dans les environs de Reykjavik, nous avons été étonnés de certains paysages rocailleux et désertiques, rappelant avant tout des images lunaires (des champs de lave en fait). Les cosmonautes américains, profitant de l'importante base de leurs forces armées implantée dans l'île depuis la deuxième guerre mondiale, sont en effet venus s'entraîner sur place, avant leur expédition désormais historique sur la lune, vu la similarité des conditions au sol.
Lors d'une prochaine visite, nous souhaitons pouvoir nous rendre au Thingvellir, site qu'on dit tout aussi impressionnant du point de vue géographique qu'historique. C'est à cet endroit qu'eût lieu, en l'an 960, le premier Althing, réunion de tous les parlements locaux, appelés "Things", créés par les Viking venus en Islande au IX e siècle. Les Islandais sont très fiers de dire que leur parlement est la plus ancienne assemblée nationale encore existante.
Voilà donc nos premières impressions de la vie au pays du soleil de minuit. Bien sûr, tout reste sujet à révision, au fur et à mesure de nouvelles découvertes et expériences.