Une question d'adaptation

Conversation avec Betty-Ann Smith

par Sandra MacPherson

J'ai parlé récemment à Betty-Ann Smith, une thérapiste du couple et de la famille, au sujet des questions d'adaptation touchant les employé(e)s, époux et épouses, et adolescents qui reviennent au Canada des affectations outremer. Si vous êtes intéressé(e) à vous inscrire à n'importe lequel des cours discutés dans cette entrevue, veuillez envoyer un message électronique à Aline Taillefer-McLaren à SERV ou par télécopieur au 995-9335. Betty-Ann Smith conduit des séances de conseil privées.

Sandra MacPherson :

Nous pourrions peut-être commencer par un aperçu général de quelques-unes des questions reliées au choc culturel que ressentent les gens en revenant de l'étranger. Nous pourrions passer ensuite aux problèmes que connaissent particulièrement les conjoints, les adolescents, etc.

Betty-Ann Smith :

Je suis spécialiste de la thérapie familiale et matrimoniale. Je travaille aussi beaucoup pour le gouvernement et les entreprises, en aidant les gens à se préparer à des affectations internationales, en évaluant leur aptitude à affronter le stress de la vie à l'étranger et de ce qu'on appelle le « rapatriement » dans le monde des affaires, c'est-à-dire le retour au pays. Je vois donc des centaines et des centaines de gens chaque année, soit avant leur départ soit après leur retour. En général, les gens trouvent que le retour au pays constitue la phase la plus difficile du cycle d'affectation. Au Ministère, il y a plusieurs catégories de difficultés, la plus importante étant presque toujours la détérioration de la situation financière lors du retour à Ottawa. Ce n'est pas que nous fassions des tonnes d'argent à l'étranger, mais nous avons un train de vie subventionné. De plus, lorsque nous sommes en poste à l'étranger, nous avons une certaine tournure d'esprit : nous nous disons que nous ne serons ici qu'une seule fois et que nous devons donc tout faire et tout voir; nous consacrons beaucoup d'argent à des voyages et à toutes sortes d'activités, parce que nous sommes dans ce merveilleux pays. Une fois de retour au bercail, nous n'avons plus d'allocations pour tenir la maison, pour envoyer les enfants à l'école, etc. Voilà donc l'une des principales difficultés que les gens connaissent. Il y a aussi la perte de prestige. Quelle que soit notre humilité au sujet du statut que nous avons à l'étranger, nous sommes quand même des diplomates, des étrangers qui ont une situation spéciale et des arrangements particuliers dans les pays où nous travaillons. Nous bénéficions d'un certain — je ne dirais pas pouvoir —, mais peut-être prestige ou respectabilité, alors qu'une fois rentrés chez nous, nous ne sommes plus que Monsieur ou Madame Tout-le-monde. Pour le membre de la famille qui travaille au Ministère, il y a sans doute une certaine déception parce qu'il revient à l'administration centrale et qu'il n'est plus qu'une personne parmi des centaines d'autres qui vont et viennent dans ce grand édifice. Ensuite, soyons francs, il y a l'hiver qui est extrêmement dur d'affronter après avoir passé quelque temps ailleurs. Bien sûr, l'hiver est déjà assez dur pour ceux d'entre nous qui restent au Canada, mais cette première année après le retour est particulièrement difficile, à moins évidemment d'avoir eu à supporter des conditions encore plus rigoureuses dans un autre pays. Il y a encore un autre aspect. À l'étranger, nous vivons généralement dans de grandes villes. Alors, il peut être difficile de se réadapter au rythme un peu lent d'une ville comme Ottawa. Tout cela revient à la réaction au changement, mais je pense parfois que beaucoup de gens trouvent cela difficile tout simplement parce qu'ils ne s'y attendent vraiment pas. On a tendance à supposer que le retour chez soi va être facile et ne nécessitera aucune adaptation. Il arrive aussi souvent que les gens autour de nous nous déçoivent. On peut se sentir embarrassé si on trouve que les Canadiens ne sont pas très sophistiqués, n'ont pas une conversation très intellectuelle ou se désintéressent de ce qui se passe en dehors de leur petit monde. Nous avons donc tendance à devenir des étrangers dans notre propre pays, à prendre une attitude critique face à notre propre culture. C'est là une phase très décevante à traverser. Et elle n'est pas rare.

SM :

Diriez-vous que la plupart des gens connaissent ce genre de situation, sous une forme ou une autre?

BAS :

Oui. Habituellement, la crise atteint son paroxysme après Noël, la première année. Elle comprend ordinairement des symptômes de dépression, qui ne sont pas nécessairement cliniques, mais qui s'accompagnent souvent de perte d'intérêt, d'irritabilité et d'insomnie. Les conflits familiaux sont très courants dans cette première année. Et quand s'y ajoutent les tensions qui accompagnent la recherche d'un emploi, la situation peut être très décourageante pour le conjoint. Nous avons besoin de cet emploi pour remonter dans notre propre estime, pour faire progresser notre carrière et pour arrondir les fins de mois. Les raisons ne manquent pas de se trouver un emploi, mais la recherche est loin d'être facile, surtout dans la première année. C'est, en tout cas, ce que j'ai moi-même connu, malgré mon expérience et mes études. Quoi que j'aie pu faire à l'étranger, il me faut toujours un an ou deux après le retour pour retrouver le niveau que j'avais atteint avant mon départ. Il est probable que cela dépend de la mesure dans laquelle on a pu maintenir des contacts et rester présente dans l'esprit des gens à Ottawa. Je conseille maintenant aux conjoints d'essayer de revenir périodiquement, si les obligations familiales le permettent. J'ai rencontré ici la femme d'un diplomate danois qui a réussi à rentrer à Copenhague tous les étés et à faire des remplacements dans son domaine, de façon à maintenir son niveau de compétence et à garder des contacts avec des gens qui pourront l'aider à retrouver du travail à la fin de l'affectation de son mari.

SM :

Compte tenu des cours qui sont offerts, pouvez-vous donner un bref aperçu des difficultés auxquelles pourraient avoir à faire face un conjoint, un employé du Ministère et des adolescents? Vous avez déjà abordé certaines de ces difficultés, mais vous voudrez peut-être nous résumer les problèmes que chacune de ces personnes doit affronter.

BAS :

Je propose de commencer par l'employé, pour passer ensuite aux membres de la famille. Dans le cas de l'employé, le problème est souvent de s'adapter à la perte de prestige et à la perte de l'autonomie qu'on avait à l'étranger. Inévitablement, quand vous rentrez, vous devez manœuvrer dans une certaine mesure pour décrocher un emploi intéressant, parce qu'on ne vous placera pas toujours selon vos compétences et vos intérêts. Il vous faudra donc vous habituer à travailler avec une nouvelle équipe et peut-être dans un nouveau domaine. Un changement d'emploi est toujours un peu difficile pour un temps. Il ne faut pas oublier que le Ministère progresse et, selon la période que vous avez passée à l'étranger, il a pu y avoir des changements technologiques à l'administration centrale dont vous n'avez pas eu connaissance pendant votre séjour à l'étranger. Il y a donc un rattrapage à faire de ce côté. De plus, si la politique ou l'orientation ont évolué, il y a encore une autre adaptation à faire dans votre nouveau secteur. Je ne sais pas grand-chose de la réadaptation des célibataires. Je sais cependant qu'il est difficile de se faire des amis à Ottawa. Il y a peu de grands événements dans la région. Je crois que les gens ont tendance à travailler de longues heures au bureau pour éviter de se retrouver seuls.

Passons maintenant au conjoint. Il peut s'agir d'une personne qui travaille pour le Ministère et qui va donc retrouver un emploi. La réadaptation, dans ce cas, est la même que pour l'employé. Toutefois, s'il faut chercher du travail, la recherche peut être très difficile. Les femmes ont tendance à la remettre à plus tard jusqu'à ce que tous les autres membres de la famille se soient réintégrés. Elles arrivent donc à octobre ou à novembre avant de se rendre compte de la situation : Oh, mon Dieu, se disent-elles alors, qu'est-ce que je vais faire? Dans bien des cas, ces femmes avaient quitté la population active non seulement pendant la dernière affectation, mais à plusieurs reprises. Certaines n'ont même pas une idée claire de ce qu'elles veulent faire, de ce qu'elles peuvent faire et des moyens à mettre en œuvre pour y arriver. Si elles ne veulent pas travailler, elles auront à affronter au Canada de fortes pressions qui n'existaient pas à l'étranger. Si elles ont de jeunes enfants et souhaitent rester à la maison pour s'en occuper, elles vont probablement se sentir très seules à Ottawa, ce qui n'est pas nécessairement vrai ailleurs.

Nous en arrivons maintenant aux enfants. Ce sont probablement les adolescents qui doivent affronter la pire situation parce qu'ils ont atteint une étape de leur vie où le monde extérieur est plus important pour leur épanouissement que la famille. Ils sont en train de façonner leur propre vie en dehors de la famille, mais ils perdent tout au moment du retour au Canada et doivent essayer encore une fois de se retrouver. Il n'est pas du tout facile de se joindre à un groupe d'adolescents, surtout si on ressent de l'insécurité ou un certain manque de confiance. Si vous êtes un adolescent, vos courez donc un risque à ce stade : les jeunes avec qui vous trouverez facile de vous lier sont souvent des marginaux dans leur propre groupe et vous risquez de vous retrouver avec des inadaptés. La situation a au moins un aspect positif pour les adolescents. Comme leurs parents, ils se rendent compte qu'il y a moins d'argent à dépenser. Quand je vois des jeunes, ils disent tous que leurs parents se plaignent du manque d'argent et pensent avec une certaine nostalgie à tout ce qu'ils pouvaient se permettre à l'étranger. L'aspect positif pour les jeunes, c'est qu'ils peuvent travailler au Canada, alors qu'ils n'ont pas la possibilité de le faire dans d'autres pays. Il y a aussi le fait qu'il est très difficile pour les adolescents de trouver quelqu'un à qui parler de leur expérience à l'étranger sans avoir l'air de se vanter. Par conséquent, dans le programme de réinsertion des adolescents, on insiste beaucoup sur les contacts entre jeunes qui ont tous vécu une expérience commune, peu importe le pays où ils se trouvaient. C'est pour eux d'un grand réconfort. On les entend dire qu'ils ont trouvé extrêmement intéressant de retrouver un grand nombre d'autres jeunes qui comprenaient ce dont ils leur parlaient et s'intéressaient aux endroits qu'ils avaient vus. Nous les encourageons à apporter des photos de leur école ainsi que des activités qu'ils aimaient pendant leur affectation et qu'ils voudraient poursuivre au Canada. Ils ont l'occasion de se plaindre de ce qu'ils ont retrouvé ici et de raconter ce qu'ils ont vécu ailleurs, de parler de ce qui leur manque, de faire leur deuil de ce qu'ils ont perdu. Mon coeur saigne pour les adolescents. Ils ont besoin d'une bonne partie de l'année scolaire pour se remettre. Je dis généralement aux parents de ne pas trop s'inquiéter avant Pâques. Je crois qu'il faut tout ce temps aux jeunes pour retrouver la joie de vivre, pour cesser de se plaindre, de blâmer les autres et de ressentir de la colère, pour s'intégrer à leur nouvel environnement. Inévitablement, le travail scolaire va en souffrir cette première année, même s'ils sont brillants, ce qui n'est pas rare.

SM :

Quels problèmes particuliers connaissent les conjoints nés à l'étranger à leur retour au Canada ou à l'arrivée pour la première fois dans le pays?

BAS :

Il y aura cette année un colloque sur la réinsertion des conjoints nés à l'étranger. Il sera animé par une personne qui appartient elle-même à ce groupe et qui tentera de créer des réseaux avec d'autres conjoints nés à l'étranger. Le problème le plus évident, c'est que le Canada représente une autre affectation pour le conjoint né à l'étranger, sauf que c'est une affectation qui a tous les inconvénients de l'administration centrale : pas d'allocations, un logement plus modeste, peut-être des problèmes de langue et certainement des difficultés d'emploi, parce que certaines de ces personnes n'ont pas non plus la citoyenneté canadienne, ce qui les limite dans une certaine mesure. De plus, on n'est jamais chez soi et il est possible qu'on n'ait plus jamais d'affectation dans son pays d'origine. Pour le reste d'entre nous, revenir au pays peut avoir des inconvénients, mais nous sommes quand même chez nous, ce qui n'est pas peu. La situation est extrêmement difficile pour les conjoints nés à l'étranger. Ceux et celles que je rencontre ont toujours l'impression d'être assis entre deux chaises, de se trouver à la périphérie. Ils ont aussi le mal du pays. Pendant la première ou les deux premières années, ils se sentent très seuls, très isolés, parce qu'ils n'ont pas d'amis de longue date avec qui bavarder et ne connaissent bien ni Ottawa ni les gens d'Ottawa. Certainement pas à leur premier séjour au Canada.

SM :

Pensez-vous que les problèmes d'adaptation ont changé au fil des ans, ou bien sont-ils restés essentiellement les mêmes?

BAS :

Je crois que le processus d'adaptation est le même que dans le passé. La différence, aujourd'hui, c'est que nous en parlons plus ouvertement et que nous reconnaissons l'existence du problème. Pour les conjoints de mon groupe d'âge, qui appartiennent à la génération intermédiaire, le retour au pays déclenche un problème si on a des parents âgés dont on s'inquiète et si on s'attend à assumer soi-même une part des soins à leur donner. En même temps, nous avons des enfants dont nous nous sentons encore responsables et pour lesquels nous nous inquiétons. La rentrée au Canada peut parfois signifier un retour à des responsabilités auxquelles on avait échappé à l'étranger. Le problème se pose d'une manière plus aiguë aujourd'hui, parce que nos parents vivent plus vieux, mais pas nécessairement mieux. Il faut planifier, organiser les soins nécessaires. Quand on se trouve à l'étranger, on ne peut pas vraiment faire grand-chose. Il faut soit compter sur un autre membre de la famille, soit engager quelqu'un pour s'occuper de ce qu'il y a à faire. Lorsqu'on revient, d'importantes pressions s'exercent, surtout sur les femmes, pour qu'elles s'occupent elles-mêmes des soins à donner aux parents âgés.

SM :

Y a-t-il d'autres sujets que vous souhaitez aborder?

BAS :

J'ai juste un petit conseil à donner. Si, en sus des difficultés ordinaires de la réinsertion, des personnes ont vécu un événement traumatisant pendant leur séjour à l'étranger, qu'il s'agisse d'un accident, d'une maladie, d'un tremblement de terre ou autre, elles ne devraient pas être surprises si elles font une réaction à retardement à leur retour. Ces personnes devraient très rapidement consulter un médecin à ce sujet. Ce n'est pas une grande affaire pour un thérapeute d'aider des gens à surmonter un épisode de stress post-traumatique. Il n'est pas rare que des personnes vivent à l'étranger des expériences troublantes. Par ailleurs, si des gens se rendent compte que leur phase de réadaptation traîne en longueur, s'ils s'aperçoivent que leurs symptômes deviennent trop difficiles à supporter, ils devraient rechercher une aide professionnelle, pour eux-mêmes ou pour toute la famille. Ne vous attendez pas à des miracles avant janvier ou février, mais si vous trouvez trop difficile d'attendre jusque-là, venez quand même parler à quelqu'un. Quand les gens peuvent se décharger le coeur, quand ils comprennent qu'ils ne sont ni anormaux ni fous parce qu'ils ont des problèmes d'adaptation, ils ressentent un grand soulagement. La solution est parfois très simple. Il suffit de pouvoir en parler ouvertement avec quelqu'un.