Réflexions d'un enfant du Service extérieur

par Jacqueline Cohen

A nos jeunes gens et à leurs parents Jacqueline Cohen a écrit une lettre éloquente à l'ACSE au sujet de ses expériences en tant qu'enfant du service extérieur. Le Bulletin a reproduit sa lettre intégralement avec sa permission.

Son point de vue a naturellement été formé par ses expériences personnelles, sa lettre représente néanmoins les sentiments (positifs et négatifs) que partagent les enfants du service extérieur. Lorsque l'on fait la liste de tous les avantages de la vie de permutants (les langues apprises, une meilleure éducation, etc...) nous oublions souvent de reconnaître les véritables difficultés que vous, nos jeunes, doivent subir de par ces déménagements. Parfois, ces difficultés requièrent des efforts héroïques de votre part. Eh bien, nous vous écoutons et voulons vraiment vous entendre- dites-nous ce que vous pensez.

J'ai parlé à Jennifer Davidson au téléphone au sujet des bourses de l'ACSE destinées aux étudiants de niveau universitaire et de leur importance pour reconnaître les difficultés sans pareilles auxquelles sont confrontés les fils et les filles du service extérieur au moment de leur entrée à l'université au Canada. J'avoue que je ne me sens pas totalement admissible - j'ai eu ma crise d'ajustement; j'ai appris à transformer en sensibilité culturelle, en extraversion et en autosuffisance l'aliénation sociale et l'ennui de ma famille que je ressentais en raison du genre de vie imposé par le service extérieur. Mais je veux exprimer mon appui et ma gratitude à ceux et à celles qui font un effort pour reconnaître les difficultés auxquelles sont confrontés les enfants des agents du service extérieur, non seulement ceux qui viennent de l'étranger pour faire leurs études universitaires au Canada, mais aussi tous les jeunes du service extérieur qui sont aux prises avec le « choc de la culture canadienne ».

Je pensais m'être complètement acclimatée au système nord-américain. Or, au cours des deux dernières semaines, j'ai découvert que même maintenant, plus de dix ans après mon retour au Canada, j'essaie d'établir un rapprochement entre divers systèmes d'enseignement. Je viens de passer les deux dernières semaines à étudier en vue du Graduate Record Examination, un test d'aptitudes conçu aux États-Unis qui est censé prédire le succès aux études supérieures. Pour cet examen, il faut se rappeler quantité d'habiletés fondamentales sur le plan des mathématiques et du raisonnement verbal; aussi ai-je essayé de me souvenir comment on m'avait enseigné ces habiletés. Les solutions proposées dans mon manuel d'instruction constituent des exemples de la manière américaine de résoudre les équations; même chose pour les divisions, la géométrie, etc. Il m'a fallu un certain temps pour concilier les méthodes qui m'ont été enseignées et celles qui sont présentées dans le manuel. Mais ce n'est là qu'un contretemps dont on vient à bout en passant plus de temps à étudier les sections à propos desquelles on m'a enseigné des méthodes différentes pour résoudre les problèmes. L'expérience a été beaucoup plus difficile alors que j'avais 13 ans et que j'essayais de réapprendre tant de choses que j'avais déjà apprises au moment où l'on me reprochait de ne pas m'exprimer « comme il faut », de ne pas m'habiller correctement ou de ne pas écouter le bon genre de musique.

Des milliers de jeunes qui immigrent au Canada sont aux prises avec des difficultés auxquelles les fils et les filles des agents du service extérieur sont confrontés à leur retour au Canada après un séjour de plusieurs années à l'étranger. L'acculturation n'est pas facile pour personne, encore moins pour les jeunes qui essaient de développer un sentiment d'identité qui intègre une partie de leur culture. Il existe cependant des différences entre les difficultés que nombre de jeunes immigrants éprouvent et celles que connaissent les fils et les filles des agents du service extérieur à leur retour au Canada. Par rapport aux jeunes immigrants, les jeunes Canadiens ont de nombreux avantages, entre autres celui de la langue, qui a de l'importance. Toutefois, les jeunes du service extérieur ont aussi un désavantage qui leur est propre : ils ont tendance à éprouver leur choc culturel tout seuls. Nous ne sommes pas censés avoir de mal à nous ajuster à la vie au Canada, et il n'y a pas de réseau de soutien en place pour faciliter notre adaptation. De nombreux groupes d'immigrants ont un fort sentiment d'appartenance à une communauté que viennent renforcer les liens religieux qu'ils ont entre eux et l'appartenance à une famille nombreuse; souvent ils créent des écoles ou des groupes communautaires. Leur organisation forme un réseau de soutien social qui reconnaît les difficultés inhérentes à l'ajustement culturel et en amortit les effets néfastes. Nombre de jeunes Canadiens ne disposent pas d'un tel réseau, et ceux qui tentent d'intégrer en un tout cohérent les attitudes culturelles et les valeurs de deux cultures ou plus ont particulièrement besoin d'appui. Il y a plusieurs raisons qui expliquent pourquoi nous avons tendance à être moins organisés sur le plan du soutien social. Premièrement, nous vivons dans une société qui a perdu la foi et, par conséquent, nous avons moins de chances d'avoir des appartenances religieuses qui nous procurent du soutien. Il y a aussi le fait que les Canadiens n'ont pas tendance à éprouver un fort sentiment nationaliste ou un grand attachement culturel qui serve de base à des organisations communautaires. Mais la principale raison pour laquelle nous avons tendance à ne pas nous organiser pour appuyer les jeunes Canadiens qui reviennent au Canada est le mythe répandu selon lequel ces jeunes ne sont pas censés éprouver de choc culturel à leur retour dans leur propre pays.

Que ce soit parce qu'un de leurs parents est rappelé au Canada ou parce qu'ils rentrent au pays pour y faire leurs études postsecondaires, les jeunes du service extérieur éprouvent des difficultés uniques, tant sur le plan physique que sur le plan émotif. Je crois que la meilleure façon pour moi de décrire ces difficultés est de vous faire part des problèmes que j'ai eus à résoudre quand je suis entrée à l'université alors que mes parents étaient à l'étranger.

Mes parents ont reçu une affectation outre-mer au moment où il me restait une année d'école secondaire à faire. J'avais la possibilité d'aller faire cette dernière année dans un pensionnat, mais j'étais peu disposée à changer d'école secondaire et à m'adapter encore une fois à un autre cercle d'amis et à une autre école secondaire, surtout si ça n'allait être que pour une année. Alors il a fallu que je trouve un endroit où rester. Les Affaires extérieures avaient prévu un budget pour les frais de subsistance des personnes à charge, mais ce n'est que de l'argent de poche. Quand on est au niveau secondaire, on ne peut pas loger à la résidence et la seule chose que mes parents et moi pouvions nous permettre, c'était une chambre pour moi chez une dame âgée. Malheureusement, cette femme était sénile et isolée, et j'avais du mal à supporter ses commentaires sarcastiques et toutes ses règles et ses restrictions alors que je m'ennuyais grandement de ma famille et que j'apprenais à être autonome. Afin d'éviter de me trouver dans la maison de cette femme-là, je vivais pratiquement à l'école; aussi mes notes et ma solitude ont-elles augmenté considérablement. En rétrospective, je pense que j'ai été chanceuse; j'ai appris à me débrouiller toute seule et à faire face à la séparation une année avant d'entrer à l'université. Je soupçonne que d'autres n'ont pas autant de chance et qu'ils doivent apprendre en même temps à être indépendants et à surmonter les difficultés de la vie universitaire. Je pense qu'une bonne partie de cette situation malheureuse vient de ce que l'on ne prévoit pas les difficultés que connaîtra l'étudiant qui ne vit pas à la maison. Par exemple, il est très difficile de prévoir le coût réel de la fréquentation de l'université loin de chez soi. Quand j'ai terminé mes études secondaires, on estimait ce coût à 10 000 $ par année. Or ce coût a augmenté - cette année, les frais de scolarité et les livres me coûteront à eux seuls 4 500 $. J'ai cependant appris à établir un budget. J'ai toujours eu un grand nombre de camarades de chambre et je me suis toujours logée de la façon la plus économique que j'ai pu trouver (qui n'est pas toujours la résidence). J'ai travaillé à temps partiel pendant plusieurs de mes années d'université, ce qui n'est pas facile lorsqu'on doit suivre quatre cours et trois laboratoires. Dans mon programme, la plupart des étudiants habitent à la maison, question d'économiser du temps plus que de l'argent. On perd de précieuses heures d'études à faire la lessive et l'épicerie et à préparer les repas (toutes des activités que ma mère faisait en partie sinon en totalité). Les jeunes qui vivent chez leurs parents n'ont pas à se préoccuper de l'épicerie ni de la lessive; ce n'est pas un problème pour eux que de trouver un endroit paisible où étudier, loin de camarades de chambre bruyants. Ils ont habituellement toutes les petites commodités auxquelles nous ne songeons même pas, comme l'accès à une voiture (je n'ai pas conduit depuis que j'ai obtenu mon permis), l'ordinateur à la maison pour rédiger leurs dissertations plutôt que d'avoir à faire la queue pour avoir accès à un ordinateur à l'université (et nos parents se demandent pourquoi nous ne leur envoyons pas de courrier électronique!). Je viens cependant d'énumérer tous les éléments matériels et le fait d'aller à l'université est un luxe et un privilège en soi. Mais on ne peut pas mettre de prix sur le fait d'être séparé de sa famille, de ne pas voir grandir ses frères et soeurs et de ne pas pouvoir passer les vacances en famille (surtout à Noël) parce qu'on a déjà utilisé complètement son indemnité de voyage pour l'année ou qu'on ne peut pas se permettre de quitter le travail ou l'école.

Je suis pourtant parmi les chanceuses. Mes parents valorisent l'éducation et l'université a toujours été une priorité. Comme ils valorisent aussi le temps passé en famille, ils ont trouvé le moyen de m'envoyer les rejoindre en Grèce pour que je puisse passer les vacances en famille cet été. La vie au service extérieur ne m'a pas fait de mal, elle m'a simplement forcée à mûrir plus rapidement. Mon père m'a demandé un jour comment je trouvais la vie de rejeton du service extérieur. Je lui ai dit qu'en rétrospective, j'étais reconnaissante d'avoir vécu cette expérience mais que je ne ferais jamais cela à mes enfants. Et tant que le service extérieur ne changra pas et qu'il n'offrira pas plus de soutien aux jeunes qui subissent un choc culturel autant sinon plus que leurs parents, je ne changerai pas d'avis.